Analyses menées et billet rédigé par Anne-Charlotte Husson et Emilie Née. Elles sont respectivement doctorante et enseignante-chercheuse en analyse du discours.

Nous commençons une série de billets qui s’appuie sur une analyse des discours de campagne des cinq candidat·es en tête dans les sondages, soit dans l’ordre alphabétique: François Fillon, Benoit Hamon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Cette analyse s’appuie sur un corpus de discours disponible en ligne et librement téléchargeable (nous explicitons notre méthode ci-dessous).

La question que pose cette série de billets est en apparence simple : comment ces candidat·es parlent-ils du genre? Nous entendons ici par genre la bipartition hiérarchisée de l’humanité en deux catégories, « hommes » et « femmes », mais aussi les rapports que cela induit entre ces deux catégories. Comme nombre d’autres chercheur·es, nous considérons qu’une telle analyse ne peut se faire qu’en faisant intervenir d’autres formes de rapports de pouvoir entre les individus, rapports induits par la « race » au sens social du terme, la religion, la classe sociale, la sexualité…

Comment avons-nous procédé?

Nous avons interrogé un corpus constitué et mis à la disposition de la communauté scientifique (et du citoyen curieux !) par l’équipe du projet Mesure Du Discours [1]. Ce corpus, en évolution constante [2], regroupe des discours de campagne des cinq candidat·es: interviews, tribunes, discours de meeting, conférences de presse, conférences, présentations web. Etant donné la difficulté que pose la collecte de telles données pour certain·es candidat·es, ce corpus n’est pas exhaustif – les discours de Jean- Luc Mélenchon, par exemple, dont on retrouve un certain nombre en vidéo sur la chaîne youtube du candidat, ne sont pas directement accessibles sous une forme transcrite. Si certains des résultats doivent donc être pris avec quelques précautions, ils permettent néanmoins de discerner des tendances solides.

Les outils d’exploration lexicométriques [3] que nous avons utilisés pour interroger ce corpus sont Hyperbase web (facilement explorable par quiconque), Lexico 5 (resp. André Salem) et Itrameur.

Nous avons d’abord recherché dans le corpus la présence des mots ou débuts de mots suivants:

      fem-
      femme(s)
      féminisme
      fémini-
      homosex-
      gay
      LGBT
      lesbienne
      sex-
      genre
      gender
      trans-
      mariage
    manif

De quoi ne sera-t-il pas question dans ces billets?

Commençons par un étonnement. Étant donné la place tenue par les questions des sexualités et du mariage dans le débat public entre 2012 et 2014, et qu’il a beaucoup été question de revenir sur la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe, nous nous attendions à voir ces sujets ressurgir dans les discours des candidat·es… Que nenni.

Nous ne pouvons formuler à ce sujet que des pistes d’explication.

François Fillon, qui a explicitement fait de l’œil aux opposant·es au mariage pour tous et à la droite (très) conservatrice pendant la primaire, semble avoir pris le parti de ne pas trop exploiter ce filon une fois désigné candidat, afin, sans doute, de tenter de rassembler sa famille politique. Nous vous renvoyons cependant à l’analyse de son programme, où il promet, entre autres, de « réécrire » la loi Taubira.

De son côté, Marine Le Pen propose carrément de supprimer la possibilité pour les couples de même sexe de se marier et d’adopter. Elle n’évoque cependant pas le sujet devant ses partisans et, comme pendant les débats sur le mariage pour tous, reste très discrète sur le sujet. On reconnaît peut-être là une stratégie discursive de la candidate décrite par Cécile Alduy [4] : Marine Le Pen « adapte » son discours lorsqu’il est publicisé, euphémisant ou gommant certaines de ces composantes, au point de tenir un double discours.

Pour leur part, Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon traitent le mariage pour tous comme un acquis, et n’ont donc pas de raison de revenir sur le sujet. On peut cependant remarquer 1) qu’ils pourraient capitaliser dessus mais évitent de le faire, par peur sans doute de souffler sur les braises des violents débats des années 2012-2014 2) qu’ils ne semblent pas évoquer, sur le terrain, leurs propositions concernant la filiation et la PMA.

Étudier « les femmes » avec une perspective de genre: qu’est-ce que cela signifie?

Les cinq « principaux » et « principales » candidat·es à la présidentielle ne parlent donc quasiment pas des sexualités et pas du tout de ce qui a trait à l’identité de genre. En revanche, tou·tes parlent bel et bien des femmes, et de manière très différente. Ce sera donc sur le mot femme(s) que porteront nos analyses.

Cela signifie-t-il qu’on peut réduire la question du genre à celle des femmes? Beaucoup le font, mais ce n’est pas notre approche, pour au moins deux raisons.

D’abord, nous pensons qu’il est impossible de comprendre le genre, c’est-à-dire un concept fondamentalement relationnel, en ne se concentrant que sur les femmes. Nous essaierons donc de voir comment, à partir d’utilisations diverses du mot femmes(s), on peut comprendre la vision du genre à l’œuvre dans les discours des candidat.es.

Ensuite, nous avons défini ci-dessus le genre comme un rapport de pouvoir à mettre en relation avec d’autres rapports de pouvoir et systèmes d’oppression. Nous n’existons en effet pas dans la société, pour nous-mêmes et pour les autres, simplement selon les catégories « homme » et « femme » définies par le genre. Nous sommes également Françaises,  Brésiliens, catholiques, athées, ouvrières, PDG, hétéros, bisexuelles… Nous nous efforcerons par conséquent, dans les billets qui suivent, de montrer comment ces différentes facettes de nos identités sociales et des rapports sociaux interagissent avec la catégorie « femmes » dans les discours des candidat·es.

Aperçu des billets à suivre

      2- Les femmes dans les discours des 5 premiers candidats
      3- Marine Le Pen: genre et race/religion
      4- Jean-Luc Mélenchon: genre, travail et classe sociale
    5- Emmanuel Macron: le thème de la parité (et le reste)

Notes

[1] Resp. Damon Mayaffre, Laurent Vanni, coord. Magali Guaresi, Laboratoire Base, Corpus, Langage (UMR 7320). Nous remercions ici Damon Mayaffre, Laurent Vanni et Magali Guaresi pour ce généreux partage de ressources ainsi que pour  leurs conseils et leurs éclairages dans l’exploitation de l’outil hyperbase web.

[2] L’équipe du projet Mesures du Discours alimente régulièrement le corpus à mesure que la campagne avance.

[3] Les analyses lexicométriques sont des analyses du discours qui font intervenir sur le texte un ensemble de calculs statistiques (distributions de fréquences, cooccurrences, analyses factorielles, etc.) et proposent une lecture délinéarisée et automatisée du texte. Ce type d’approche, qui peut s’articuler à une analyse « à la main », permet de mettre au jour des régularités et des phénomènes qui ne sont pas visibles à l’oeil nu.

[4] ALDUY Cécile, WAHNICH Stéphane, 2015, Marine Le Pen prise aux mots, Paris, Le Seuil, 311 pages.

2 commentaires sur « Le genre dans les discours de la Présidentielle (1) »

  1. Un GRAND merci pour votre travail la qualité de vos analyses plus que bienvenues dans le marasme ambiant. Bonne continuation à toute l’équipe.

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