Petit traité de communication politique: Femmes dans les discours de campagne

Analyses menées et billet rédigé par Anne-Charlotte Husson et Emilie Née. Elles sont respectivement doctorante et enseignante-chercheuse en analyse du discours.

Nous avons présenté dans le premier billet de cette série le cadre et les méthodes de l’analyse. Dans ce deuxième billet, nous proposons un aperçu général des discours de campagne à travers leur utilisation du mot femme(s) (corpus arrêté au 27 mars 2017 [1]).

fréquences relatives [2] des formes femmes (bleu clair) et femme (bleu foncé) (Sortie: Hyberbase web).

Un homme sur deux est une femme

[3]

Nuage de mots représentant les formes spécifiques [4] des phrases avec la forme femmes (sortie: Hyperbase web). Pour lire cette figure: il s’agit des mots apparaissant le plus souvent dans les phrases où apparaît également le mot femmes(s).
Dans la plupart des phrases où le terme apparaît, c’est en coprésence avec le mot hommes. Pour le dire plus simplement: quand les candidat·es parlent des femmes, en général, ils et elles parlent également des hommes. Dans ce billet, nous nous penchons sur les phrases où femmes et hommes apparaissent ensemble.

On repère en particulier de nombreuses expressions du type les femmes et les hommes, les hommes, les femmes, les femmes ou les hommes voire, mais plus rarement, les femmes comme les hommes. On verra dans la suite du billet qu’il existe une préférence marquée pour l’ordre femmes-hommes, mais voici d’emblée quelques exemples:

« Non, une vraie assemblée qui reconstitue le peuple français parce qu’en envoyant ses députés, femmes et hommes, qui auront une caractéristique commune. C’est de n’avoir jamais été élus auparavant dans aucune assemblée. Ces députés, femmes et hommes, qu’ils aient été élus ou qu’ils aient été tirés au sort, ensemble, en définissant les droits que les Français se reconnaissent les uns aux autres, reconstitueront la communauté légale et notre consentement à cette communauté. » (Mélenchon, 05/02/2017, Meeting Paris-Lyon Hologramme)

« J’aurais avec moi des femmes et des hommes qui viennent de la social-démocratie, de la gauche responsable qui veut gouverner, des écologistes responsables, des radicaux, du centre qui est un allié objectif avec François Bayrou, du centre-droit et de la droite libérale-sociale et européenne. » (Emmanuel Macron, Interview, La Provence, 14/03/2017)

« Cette France protectrice et indépendante, elle doit aussi se montrer à la hauteur de sa responsabilité historique, celle d’ accueillir avec dignité les réfugiés, ces femmes et ces hommes qui fuient la guerre et la misère, et qui choisissent la France parce qu’elle incarne la paix et la tolérance. » (Benoît Hamon, tribune, 01/02/2017)

« Dans ces circonstances où les prétendues élites ont jusqu’à présent failli et trop souvent trahi, le seul recours c’est le peuple, c’est de sa volonté que naîtra l’arrachement aux forces du déclin, c’est de sa détermination que s’engageront les reconquêtes, c’est de son sein qu’émergeront les femmes et les hommes qui conduiront le pays à la lumière. » (Marine Le Pen, meeting, Lyon, 05/02/17)

« Nous sommes les héritiers d’une Nation bâtie par des femmes et des hommes qui ont travaillé sans relâche, et tout nous commande de faire aussi bien qu’eux. » (François Fillon, meeting, Nice, 11/01/2017)

Il s’agit alors de signifier un ensemble, mais le discours politique doit se particulariser pour se rendre plus concret, plus accessible: il faut montrer qu’on parle de tout le monde. On peut ainsi remarquer que dans le discours politique contemporain, il n’est plus acceptable de dire les hommes pour signifier “tout le monde”, “l’humanité”. C’est une évolution notable. On ne dira donc plus les Français mais plutôt Les Françaises et les Français, etc.

Dans de nombreux cas, femmes et hommes ne désignent cependant pas l’ensemble des citoyen·nes mais une catégorie de citoyen·nes définie par le ou la candidat·e. Le discours politique a cette particularité de proposer, en même temps qu’un travail de classification, et d’explication de la société, un travail de construction des identités (Le Bart, 1998, p. 71-77), qui s’effectue « par référence au groupe constitué par le public auquel est destiné le discours » (ibid., p. 87): ainsi,

« [l]e discours politique ne prend jamais la forme d’un échange simple entre deux personnes singulières. Le locuteur y est toujours davantage qu’un « individu », son propos vise toujours des groupes, et les personnages qui peuplent son discours sont eux-mêmes les représentants de vastes collectifs. » (Le Bart, 1998, p. 87).

Benoît Hamon rassemble ainsi « des femmes et des hommes qui n’étaient plus intéressés par la politique », représente les réfugié·es comme « ces femmes et ces hommes qui fuient la guerre et la misère », Emmanuel Macron entend regrouper « des hommes et des femmes qui viennent de la social-démocratie », ou encore « des femmes et des hommes de terrain »; François Fillon, quant à lui, s’adresse à « des hommes et des femmes qui n’acceptaient pas de se voir diluer dans une mondialisation vide de sens », à « ces femmes et ces hommes qui nous protègent » et représente « une nation bâtie par des femmes et des hommes qui ont travaillé sans relâche ».

Hommes-femmes ou femmes-hommes? Une langue de bois en mutation

Cette décomposition en les-hommes-et-les-femmes n’est pas nouvelle. Il suffit de remonter 10 ans en arrière, à la campagne présidentielle de 2007, pour le constater. A l’époque, les candidat·es tendent déjà à éviter de désigner l’ensemble des citoyen·nes par le seul nom hommes – tant et si bien qu’un tel usage prend place dans le vocabulaire propre à la langue de bois politique. On ne peut donc pas le considérer comme un geste politique en soi.

On constate cependant une évolution très notable entre 2007 et 2017 – et nous ne sommes d’ailleurs pas les seules à l’avoir remarquée…

capture d’écran réalisée le 06/04/2017 – tweets publiés pendant le débat télévisé du 4 avril

En 2007, c’était l’ordre hommes puis femmes qui dominait (66% des phrases relevées font figurer cet ordre [5]), y compris chez des femmes comme Marie-Georges Buffet (Parti Communiste) et Ségolène Royal (Parti Socialiste).

Or en 2017, la tendance s’inverse de manière spectaculaire (68% de femmes puis hommes).

Avec un tel renversement, on ne peut pas dire que l’ordre femmes-hommes soit particulièrement subversif. En effet, depuis quelques années, on remarque une évolution de la langue de bois politique. Ce nouvel ordre syntaxique semble faire son apparition dans la communication gouvernementale avec la création en 2012 d’un ministère des droits des femmes, où des militantes féministes sont actives (comme dans un premier temps Caroline de Haas, ancienne porte-parole d’Osez le féminisme). Le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, édité par le Haut conseil à l’égalité, recommande par exemple d’utiliser l’ordre alphabétique:

Utiliser l’ordre alphabétique nous semble assez faible sur le plan argumentatif, puisque cela laisse entendre qu’utiliser femmes avant hommes ne s’explique que pour des raisons arbitraires – mais si c’est le cas, pourquoi changer l’ordre hommes-femmes, qui peut paraître tout aussi arbitraire ? L’apparition de femmes-hommes est en fait, à l’origine, liée à la volonté de rendre le féminin plus visible, de déranger en quelque sorte l’ordre de la langue pour mieux attirer l’attention sur l’ordre social.

Il y en a un qui a particulièrement bien reçu le message, et les téléspectateurs/trices du débat ne s’y sont pas trompé·es: Emmanuel Macron, ou en tout cas son équipe de campagne. Nous y reviendrons en détail dans un billet consacré au candidat d’En Marche.

Quant aux autres candidat·es, ils et elles emploient les deux ordres, avec une alternance marquée chez Benoît Hamon, François Fillon et Marine Le Pen. Les deux ordres ainsi peuvent alterner dans un même discours:

« Pour y parvenir , il n’y a qu’un seul vrai levier. Le levier qui a toujours motivé les femmes et les hommes qui veulent conquérir le bonheur […]
Pour nous Français, l’égalité entre les hommes et les femmes est absolue et non négociable. […]
Respect, oui respect pour ces femmes et ces hommes qui nous protègent; respect pour leur courage et leur dévouement. […]
Engagez-vous, osez, foncez, brandissez avec moi l’étendard de la France, ce drapeau des hommes et des femmes debout, ce drapeau libre deviendra demain celui de notre victoire! »
(François Fillon, meeting, Courbevoie, 21/03/2017)

Jean-Luc Mélenchon, dont il faut noter que les discours ne semblent pas rédigés à l’avance, emploie le plus souvent l’ordre hommes-femmes. C’est peut-être là une des conséquences d’un discours moins planifié, d’une parole moins contrôlée.

Femme/Femmes

Dans les coordinations femmes et hommes ou hommes et femmes, il ne s’agit pas de parler spécifiquement des femmes mais bien d’un collectif. Ce ne sont donc pas ces constructions qui ont le plus retenu notre attention.

Pour voir comment les candidat·es parlent spécifiquement des femmes, nous nous sommes concentrées sur les phrases où le mot femme(s) apparaît soit pour parler des femmes seulement, soit pour comparer les situations des femmes et des hommes. Ce sera l’objet des prochains billets.

On peut d’emblée exclure les emplois de femme au singulier:

  • La femme comme synonyme de les femmes n’apparaît qu’une seule fois, dans un discours de Francois Fillon: « Il ne peut y avoir qu’une seule façon de considérer la femme: celle de la voir comme l’égal de l’homme » (discours à Maisons-Alfort, meeting, 24/02/2017). On peut souligner au passage que cette façon d’employer le singulier à la place du pluriel crée l’impression que les femmes peuvent être réduites à une essence immuable et éternelle. Cet emploi de femme au singulier va donc à l’encontre de la tendance générale du discours politique contemporain, qui cherche comme on l’a dit à produire du concret, de la particularisation, à s’adresser à des groupes. Le choix du singulier n’est sans doute pas anodin: il s’inscrit dans un geste de naturalisation de l’identité femmes. Cf Guillaumin, 1992.
  • Femme au singulier désigne à plusieurs reprises Marine Le Pen, soit qu’elle parle d’elle-même comme d’une « femme d’Etat » ou d’une « femme de convictions », soit que d’autres parlent d’elle.
  • Femme peut enfin être employé dans le sens de « épouse », ce qui n’est évidemment pas pertinent pour nous. Dans le contexte de cette campagne, ce sens de femme apparaît beaucoup plus souvent qu’on pourrait s’y attendre.

Ces prémisses étant posées, nous allons pouvoir nous pencher sur la manière dont les candidat·es thématisent au sujet des femmes, c’est-à-dire sur la manière dont ils et elles font des femmes un thème (un sujet) de leur discours. Les billets suivants se pencheront sur l’association entre femmes et islam / immigration, particulièrement (mais pas seulement) dans le discours de Marine Le Pen; sur l’association entre femmes et travail dans le discours de Jean-Luc Mélenchon, c’est-à-dire sur la manière dont il associe genre et classe sociale; enfin, un dernier billet se penchera sur le cas de Macron, qui tend pour sa part à employer le mot femmes en lien avec la question de la parité.

Références:

Colette Guillaumin, 1992, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Flammarion, coll. Côté-femmes.
Christian Le Bart, 1998, Le discours politique, Paris, Presses Universitaires de France, coll. Que sais-je ?.

Notes

[1] Les fréquences relatives d’une unité dans un corpus sont des fréquences rapportées à la taille de chaque partie du corpus.
[2] Un homme sur deux est une femme est un slogan du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) dans les années 1970.
[3] Ce nuage représente ce qu’on appelle en lexicométrie les cooccurrents spécifiques de la forme visée – femme, ici.

Un commentaire sur « Le genre dans les discours de la Présidentielle (2) »

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